Glauco Maria Cantarella: L'impero di Cluny. I monaci della corte celeste, Roma: Carocci editore 2025, 209 S., ISBN 978-88-290-3035-4, EUR 21,00
Buch im KVK suchen
Bitte geben Sie beim Zitieren dieser Rezension die exakte URL und das Datum Ihres Besuchs dieser Online-Adresse an.
Historien renommé de la religion et spécialiste entre autres de Cluny, Glauco Maria Cantarella donne avec cet ouvrage une synthèse que l'on imagine destinée à un large public sur l'histoire de l'abbaye et de la congrégation clunisiennes. Le livre est écrit dans une langue accessible et imagée, avec un style assez narratif destiné à capter l'attention, pour autant qu'un recenseur dont l'italien n'est pas la langue maternelle puisse le percevoir.
De manière assez logique, les notes sont rejetées en fin d'ouvrage. Le propos est réparti en neuf chapitres: "Aux origines de la règle de perfection", "La vie quotidienne vers la perfection", "L'abbé-roi: Odilon", "La gloire", "Le chantier de la chrétienté", "Rome, le trou noir", "La crise souterraine", "La fin de l'hégémonie", "Le château des cieux assiégé par les démons". C'est donc une structure finalement très classique qui a été choisie, faisant se succéder commencements, croissance, sommet, crises et chute. Le propos s'oriente assez fortement aux destinées du chef clunisien, même s'il ne néglige pas le phénomène d'expansion exceptionnelle de la congrégation et s'il en replace l'histoire dans ses divers contextes politiques et ecclésiastiques plus généraux.
Le point de vue offert est fort intéressant, fondé sur la mobilisation de sources de toutes natures, ainsi que sur l'érudition et les travaux de l'auteur et d'autres. Il se penche, avec une sympathie certaine, sur la vie clunisienne au travers de l'expérience de la pauvreté, du silence, d'une sobriété sans excès, de la liturgie et de la musique (revenant à cette occasion sur les critiques émises, par exemple, par Idung de Prüfening). Il explore l'expansion clunisienne en Gaule, en Italie, en péninsule Ibérique, en Angleterre... de manière forcément synthétique. Le tableau qu'il brosse à traits souvent énergiques présente le grand avantage de montrer de manière saisissante un certain nombre d'épisodes ou d'aspects de l'histoire de Cluny. Ainsi, la relation avec Rome et la papauté, les crises autour de Pons de Melgueil, ou encore le rôle de Pierre le Vénérable, dont le traitement paraît assez symptomatique pour servir d'illustration au présent propos.
Il cerne chez Pons, au moins un temps, un certain tropisme espagnol, revient sur son rôle dans la querelle des Investitures. Il suit, notamment, l'Historia Compostellana pour identifier une réelle ambition pontificale frustrée par l'élection de Calixte II, et une réconciliation toute politique entre eux. Plutôt que l'image du miroir souvent évoquée pour rendre compte des relations d'influence entre Cluny et Rome (Dominique Iogna-Prat, Denyse Riche), Glauco Maria Cantarella préfère mettre en avant un "trou noir" pontifical, qui finit par engloutir Cluny comme il le fait du reste au fur et à mesure que s'affirme généralement la primauté des papes.
C'est finalement aussi sous cet angle qu'il considère les troubles évènements autour de ce que l'on nomme couramment le "schisme de Pons de Melgueil" à la tête de l'abbaye. Il ne manque pas de souligner la part des sources "officielles" dans ce que nous savons de l'affaire, ainsi, le De miraculis de Pierre le Vénérable, et ne cache pas les zones d'ombre - résumant même (131) en un frappant "En somme, nous ne savons rien de beaucoup de choses; et encore moins du procès [de Pons à Rome], qui fut un scandale à l'intérieur du scandale". Il interprète l'attitude de Pons, telle qu'on peut la percevoir à travers Pierre le Vénérable qui la présente en scandaleuse arrogance, comme le dernier feu d'une identité clunisienne "impériale" héritée des abbés Odilon de Mercœur et Hugues de Semur, et reflétée dans la Vita de ce dernier par Gilon/Gilles de Paris.
Cette identité doit céder le pas aux nouvelles circonstances nées de l'action des princes, des autres religieux et, surtout, des papes. Ceci s'accompagne d'un processus de normalisation, passant pour les circonstances extérieures par l'irruption cistercienne, le schisme d'Anaclet ou la fondation du royaume de Sicile, processus dont Pierre le Vénérable se retrouve être l'agent final. Il introduit le chapitre général, les premières visites, mobilise la culture monastique contre l'hérésie sous différentes formes. Suivent quelques décennies de crise et, pour l'auteur, à vrai dire la fin. D'une certaine manière, Pierre n'apparait sous la plume de Glauco Maria Cantarella pas tant comme le gestionnaire pondéré de nombreux historiens que comme une sorte de liquidateur plus ou moins contraint par les circonstances.
Une caractéristique notable du livre, qui d'une certaine manière fait presque penser en cela à un essai, est ainsi de polariser en quelque sorte son propos autour de la question de la religiosité et de l'être clunisien traditionnel et de leurs spécificités, telles que les perçoit l'auteur. Ceci le mène à s'interrompre d'une manière assez brutale à la fin du douzième siècle, sur le constat de la normalisation complète de Cluny, dont Glauco Maria Cantarella voit la manifestation finale dans la régularisation du système de la visite.(169) Le reste de l'histoire clunisienne jusqu'au dix-neuvième siècle et à la destruction des bâtiments conventuels médiévaux occupe moins de trois pages pleines.(169-171) Pas de "Cluny après Cluny" (Gert Melville, puis Didier Méhu), pas d'ordre basé sur le contrôle, la visite et le chapitre général (Florent Cygler, Jörg Oberste), pas d'histoire de Cluny, de ses abbayes et prieurés à la fin du Moyen âge (Denyse Riche, Philippe Racinet) ou à l'époque moderne (Daniel-Odon Hurel), pas de Sanctimoniales Cluniacenses (Giancarlo Andenna) après le douzième siècle...
Il est évidemment parfaitement légitime de voir le "véritable Cluny" dans les limites traditionnelles des dixième-douzième siècles, de vouloir l'évoquer et d'y limiter son propos, comme l'avait fait Joachim Wollasch en 1996 dans son célèbre "Cluny. Licht der Welt". Il semble tout de même dommage de ne faire presque aucune mention d'une histoire postérieure et de recherches abondantes auxquelles il aurait pu être fait allusion même rapidement. Si ce livre constitue donc un point de vue tout à fait légitime sur l'histoire des temps clunisiens classiques, il ne pourra constituer un manuel ou un ouvrage de large référence sur l'histoire de l'abbaye en général, et encore moins de l'ordre, ce qu'il ne prétend du reste aucunement constituer.
Tel qu'il est et veut être, il est une prise de vue assez personnelle sur l'"Empire de Cluny", sa naissance, son zénith et sa chute, qui offre une perspective propre sur une histoire déjà bien labourée. Cette perspective offre l'un ou l'autre point de décalage par rapport à d'autres historiographies. Cet ouvrage pourra donc être, pour certains lecteurs, un premier point d'accès, à compléter éventuellement, à une part d'histoire de Cluny et, pour d'autres, un utile complément à la bibliographie existante.
Sébastien Barret