Giampaolo Francesconi / Diego Quaglioni / Fulvio Delle Donne et al.: Cultura giuridica e cultura letteraria negli ultimi secoli del Medioevo. Atti del XXIX Convegno Internazionale di Studi (Pistoia, 10-12 novembre 2023) (= Collana del Centro Italiano di Studi di Storia e d'Arte Pistoia; 1), Roma: Viella 2025, 216 S., 15 Farb-Abb., ISBN 978-12-5469-928-7, EUR 26,00
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Le volume collectif Cultura giuridica e cultura letteraria negli ultimi secoli del Medioevo (Culture juridique et culture littéraire dans les derniers siècles du Moyen Âge) regroupe, après une présentation par Giampaolo Francesconi (7-9) et une introduction par Diego Quaglioni (9-20), dix articles sur les relations entre cultures juridique et littéraire au bas Moyen Âge. Il s'inscrit dans le sillon des études sur les relations entre droit et littérature, avec un regard critique sur l'historiographie de matrice anglophone (courant Law & Literature) et francophone (numéro spécial de la revue Europe de 2022). Il souhaite en effet dépasser les oppositions binaires pour explorer en profondeur l'intrication entre les deux domaines, à travers l'examen de textes créés par des praticiens ou/théoriciens du droit ayant également une activité littéraire, et des circulations de motifs/insertions juridiques dans la littérature, ou littéraires dans le droit. La continuité avec le colloque de Göttingen 2016 (Poesia e diritto nel Due e Trecento italiano, ed. Franziska Meier, Enrica Zanin, Ravenna: Longo Editore, 2019) est soulignée : ce volume dialogue avec les publications les plus pertinentes sur ce thème.
La mise au point historiographique de Diego Quaglioni suggère une limite. Les contributions portent essentiellement (malgré des excursus chez Fulvio Delle Donne, Pietro Cammarosano et Enrico Fenzi) sur l'Italie, entre 1150 et 1350, et particulièrement à la génération de Dante. Le barycentre se situe lors de la saison culturelle traditionnellement appelée « préhumanisme » (1270-1330, voir l'allusion (17) à la contestation du concept, dont ce livre souligne a contrario l'utilité).
L'organisation est tripartite. Les trois premières contributions (Fulvio Delle Donne, « Tra diritto e ars dictaminis : nuove idee di nobiltà da Azzone a Federico II (e oltre) », 21-31 ; Massimo Giansante, « La libertà naturale nel pensiero dei giuristi e dei dettatori bolognesi (secoli XII-XIII) », 33-40 ; Paolo Cammarosano, « Giustizia e società comunale », p. 41-53, ce dernier, synthèse de caractère général) portent sur les XIIe et XIIIe siècles, avec une polarisation sur les notaires-juristes frédériciens et bolonais. Delle Donne et Giansante s'inscrivent dans le filon de recherche sur les relations entre ars dictaminis, culture notariale et droit, autour des deux concepts de noblesse et d'esclavage, dans un savant jeu d'écho entre la scolastique juridique et les productions d'apparat des derniers Souabes (lettres de fondation de l'université de Naples) ou de la commune de Bologne (Liber paradisus).
Un volet central (Vittorio Fromentin, « Tra Bologna e Bergamo. Esperienze di cultura letteraria notariale fra Due e Trecento » (55-94) ; Marco Berisso, « Linguaggio giuridico e immaginario lirico sino alla generazione di Dante » (95-109) ; Enrico Fenzi, « Api, gru, formiche : natura e società in Brunetto Latini » (113-136) ; Sara Ferrilli, « Prime indagini su Cino da Pistoia, poeta-giurista e giurista poeta (con incursione nella letteratura coeva). Le polemiche accademiche e il diritto matrimoniale » (145-165)), prolonge cette exploration (Berisso repart des traces de langage juridique dans la Scuola siciliana), en étudiant les interactions entre droits et langage entre 1260 et 1340. S'en détachent les articles de Fromentin et de Fenzi. Le premier reprend magistralement l'étude des interférences littéraires (« elementi allotri ») dans les Libri memoriales du notariat bolonais, pour en relire la fonction dans une approche déflationniste, tout en les comparant avec les insertions semblables (ballades en langue vernaculaire, extraits de poésies en langue d'oïl italianisée, sentences ou citations latines) dans les protocoles notariaux de Bergame du début du XIVe siècle. Outre l'intérêt linguistique de ces textes (distique oïlique italianisé « A la gaia verzelina tremetray/zapelin de violeti alt e gay » dont l'hypotexte a pu être « A la gaie bergière trasmetrai/chapelet de violettes haut et gai »), la discussion sur la portée de ces insertions souligne la tendance récurrente de la recherche à surévaluer la fonctionnalité de ces insertions.
Non moins importante est la contribution de Sara Ferrilli sur les interactions entre littérature et droit à l'intérieur des deux versants de l'œuvre de Cino da Pistoia, à partir des questions liées au droit matrimonial. Le cas Cino, chimiquement pur (grand juriste, grand poète), nous plonge au cœur du problème. Sara Ferrilli le met d'ailleurs en relation avec celui d'autres auteurs comme Francesco da Barberino, représentatifs d'une culture amphibie. Comme pour les notaires bolonais et bergamasques, il s'agit de retrouver les traces d'une culture littéraro-juridique diffuse.
Trois études sur Dante sont écrites par de grands spécialistes (Claudia Villa, « La directio di Dante e la poesia della rectitudo » (137-144) ; Paolo Chiesa, « Sincerissimum iustitie subiectum : una lettura di Dante, Monarchia, I XI » (167-181); Claudia Di Fonzo, « Il peccato ermafrodito : da Dante al dantismo giuridico passando per Cino » (183-203). La démonstration de Claudia Di Fonzo, avec son aller-retour entre les discussions juridiques sur le concept d'hermaphrodisme et son utilisation par Dante illustre à quel point, après les études de Justin Steinberg, la question des rapports entre le droit et Dante reste pertinente. À donner cette place au « monstre sacré » de la littérature italienne, on risque toutefois de déséquilibrer une enquête qui reçoit un éclairage particulièrement vif de l'étude de cas médians, ou de grandes figures longtemps négligées à cause de l' « effet Dante », tel Cino.
Concluons. Même si le sujet n'est pas neuf, son appréhension est si délicate que tout est loin d'avoir été dit sur les rapports entre littérature et droit. Fulvio Delle Donne propose ici d'autres découpages conceptuels (rhétorique et droit, plutôt que littérature et droit ?), invitant à questionner nos approches de la littérature médiévale (un concept, faut-il le rappeler, inexistant au Moyen Âge). N'y aurait-il pas profit à les « médiévaliser » ? La littérature abordée ici est majoritairement vernaculaire, alors que l'appréhension de ce qui correspondrait à un champ littéraire au XIIIe-XIVe siècle suggère un rééquilibrage au profit du latin. Dans sa brillante contribution, Fromentin oppose p. 58 des ajouts aux protocoles bolonais tels que des prières et des citations bibliques ou liturgiques, qualifiées d'éléments « di scarso o nullo rilievo culturale » (d'importance culturelle faible ou nulle) à la poésie vernaculaire. Un tel cloisonnement ne dissimule-t-il pas un malentendu ? D'un point de vue anthropologique, un verset biblique ou un vers liturgique avait peut-être un plus grand poids pour un notaire du XIVe siècle qu'une ballade... Nos représentations du concept de littérature (excluant par exemple souvent les lettres en prose rythmée malgré leur complexité rhétorique) influent sur notre perception de la question traitée dans ces pages, et méritent d'être discutées. Cette remarque n'ôte rien à mon appréciation globale de ce volume, dont la qualité et densité font un digne continuateur de Poesia e diritto nel Due e Trecento Italiano.
Benoît Grévin